Cent ans de violence en Colombie
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.
Plongés dans la violence de la vie quotidienne, les Colombiens n’auront vraisemblablement pas la tête à commémorer ce mois-ci le centenaire d’une des plus sanglantes guerres civiles de leur histoire, connue comme la “Guerre des mille jours”. Ce conflit, comme tant d’autres dans l’histoire de la Colombie, était le fruit de la rivalité entre les libéraux et les conservateurs. Commencé en octobre 1899, il prit fin en 1902, après avoir causé la mort d’environ cent mille personnes, soit 3,5% de la population de l’époque. De plus, la guerre amena la perte de la province de Panama, suite à l’intervention des États-Unis, qui provoquèrent la sécession de ce territoire (devenu en 1903 un pays), afin de pouvoir y creuser le canal qui relierait la Caraïbe et le Pacifique.
Cet anniversaire au goût amer nous permet néanmoins de comprendre les racines de la violence qui sévit dans ce pays sud-américain et qui fait les manchettes depuis plusieurs années. On peut postuler que la violence d’aujourd’hui n’est pas le fruit de l’action de quelques trafiquants de drogue ni des visées révolutionnaires d’une poignée de gauchistes inspirés par Cuba. Au contraire, elle est le résultat d’un conflit séculaire, qui a crée une certaine “culture de la violence” dans les mentalités et qui est le responsable de l’absence d’un système institutionnel respecté par les citoyens.
Ainsi, avant la guerre de 1899, il y avait déjà eu plusieurs autres du genre. Des nombreux conflits avaient éclaté depuis l’indépendance, opposant les conservateurs aux libéraux. Les premiers étaient les héritiers de Simón Bolívar, alors que les derniers s’identifiaient à Santander. Ce dernier avait été le premier président du pays après l’effondrement de la Grande Colombie, l’éphémère union avec le Venezuela et l’Équateur (1822-1830). Ces deux formations étaient connues aussi d’après leurs sobriquets: les conservateurs étaient les godos et les libéraux étaient surnommés les cachiporros. Les conservateurs étaient partisans d’un système centralisé de gouvernement, alors que les libéraux favorisaient une grande autonomie pour les provinces. C’est ce dernier système qu’ils réussirent à faire triompher entre 1863-1886, lorsque le pays s’appelait États-Unis de Colombie. La décentralisation était telle que la Colombie était devenue presqu’une fiction: les neuf états membres avaient chacun son propre système de monnaie, ses douanes et son armée. Le président de la République ne pouvait pas déclarer la guerre sans le consentement des états confédérés; l’armée fédérale ne pouvait pas dépasser mille hommes.
Ces deux camps s’affrontaient aussi pour des motifs idéologiques: les conservateurs défendaient les droits et les propriétés de l’Église catholique, alors que les libéraux voulaient diminuer l’influence de cette dernière, jugeant qu’elle était nuisible au développement du pays. En 1855, les libéraux au pouvoir avaient décrété la fin du catholicisme comme religion officielle, tout en instituant le mariage civil obligatoire, le divorce et les cimetières civils.
Après avoir chassé les libéraux du pouvoir par les armes en 1884, les conservateurs annulèrent ces changements. La Constitution de 1886 réintroduisit le centralisme, en créant la République unitaire. Le système de vote universel institué par les libéraux fut aboli au profit d’un système de vote restreint. De plus, le catholicisme fut proclamé “religion de la Nation” et l’Église reçut une rente annuelle de l’État. Elle disposa de nouveau du contrôle des cimetières, de la vie civile et de l’éducation, qui devait conformer ses contenus aux principes catholiques. En 1887 fut signé un Concordat avec le Vatican sur ces matières.
La victoire des conservateurs lors de la guerre de 1899-1902 leur permit de faire respecter ces principes. Jusqu’aux années 1940 la violence fut beaucoup moins présente. Dans la foulée d’une certaine prospérité fondée sur les exportations de café, les guerres civiles semblaient chose du passé. Cet accalmie fut perturbée quelque peu en 1914 par le soulèvement des Indiens du sud du pays, sous la direction de Quintín Lame, qui revendiquaient la récupération de leurs terres.
L’espoir d’une paix durable s’estompa à partir de 1948, lorsque la Colombie vécut le réveil de ses vieux démons. Le 9 avril de cette année eut lieu l’assassinat du leader libéral Jorge Eliecer Gaitán, politicien très populaire, candidat à la présidence. La violence réapparut, cette fois-ci avec une force inouïe. D’abord à Bogotá, la capitale, le jour même de la mort de Gaitán, la foule se lança à piller les églises et les édifices qui symbolisaient le pouvoir des conservateurs, accusés d’avoir planifié le crime. Ce fut l’épisode connu comme le bogotazo, qui causa la mort de centaines de personnes. Ensuite, la violence se transporta à l’ensemble du pays: un peu partout, des groupes de libéraux et de conservateurs s’entre-tuaient, en torturant les adversaires, en mutilant les corps des ennemis. Les chefs des bandes armées créées par les conservateurs, qui commettaient les pires crimes, furent connus comme les chulavitas. Entre 1948 et 1960 on calcule que la Violencia (nom donné officiellement à ce phénomène) fit près de 300 000 victimes, environ le 2% de la population du pays.
Cette situation, qui n’a pas son égal ailleurs en Amérique Latine, persista, du moins officiellement, jusqu’en 1960. Elle s’explique non seulement par la résurgence des haines politiques du XIXe siècle, mais aussi par les conflits de classe: pour les possédants (représentés par les conservateurs) il s’agissait d’arrêter un mouvement social qui les faisait peur, autant dans les villes qu’ à la campagne. Ici, les travailleurs s’organisaient depuis les années 1930 et réclamaient l’accès à la terre. Les conservateurs justifiaient leurs actions en accusant de “communistes” tous ses adversaires, y compris les libéraux, prétexte facile dans ces années de guerre froide.
C’est durant ces années que surgirent les premiers groupes de guérilla, les prédécesseurs de ceux qui sont encore actifs aujourd’hui. À la campagne, des paysans d’allégeance libérale formèrent des groupes armés pour affronter les conservateurs. Des groupes semblables furent crées par le petit parti communiste colombien, qui adoptèrent la tactique, basée sur l’”auto-défense”, le contrôle d’un territoire situé dans des zones éloignées du pouvoir central.
Dans les années 1960, la Colombie proclama la fin de la Violencia. Les deux partis, conservateurs et libéraux, choisirent de faire la paix et de créer un système d’alternance au pouvoir, après avoir délogé le général Gustavo Rojas Pinilla, dictateur entre 1953 et 1957. Ce pacte, connu comme le Front national, se mit en fonctionnement en 1958. Il a été efficace, puisque depuis cette année, la Colombie a été l’un des rares pays latino-américains a ne pas avoir connu des dictatures. Mais si le Front a apporté une certaine stabilité, elle ne favorisa pas la démocratie: découragés face au monopole du pouvoir par les deux “grands” partis, beaucoup d’électeurs choisissent systématiquement de ne pas voter. Le taux d’abstention atteint 50% ou plus, même après la fin du Front, en 1974.
Le pacte ne ramena pas la paix. Dans la foulée de la révolution cubaine, des nouveaux groupes de guérilla, héritiers de ceux apparus en 1950, firent leur apparition. Parmi eux figuraient l’ELN en 1962 et les FARC en 1964. Ils ont fait preuve d’une vitalité sans pareil en Amérique latine, alors que dans d’autres pays les guérilleros étaient vaincus ou déposaient leurs armes. Ceci leur a permis aujourd’hui d’amener le président Pastrana à un dialogue politique, afin de négocier la paix, avec peu de résultats concrets jusqu’à présent.
Le reste, c’est une histoire connue. L’essor pris par le commerce de la drogue, l’apparition de nouveaux groupes armés - les trafiquants de drogue et ses bandes de sicarios, puis l’apparition des paramilitaires- ont rendu encore plus lourd et plus complexe un conflit dont les racines, comme on vient de le voir, remontent à l’époque même de l’indépendance. L’histoire de la Colombie est celle d’un pays qui a eu énormément de mal à trouver son identité nationale et qui n’a pas été capable de se doter d’un système politique qui soit considéré légitime pour l’ensemble de sa population.