La violence politique et l'exil dans l'histoire du Chili avant 1973
Par José Del Pozo, professeur d'histoire, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le coup militaire qui a renversé le gouvernement de Salvador Allende en 1973 au Chili, et qui constitua le point de départ d'un vaste mouvement d'exil, n'a pas de parallèle dans l'histoire de ce pays austral. L'opinion publique mondiale s'étonna devant les événements qui avaient lieu dans un pays qui figurait parmi les plus stables de l'Amérique latine, surtout lorsqu'on le comparait à ses voisins. En effet, rien que dans la période de 1943 à 1973, il y avait eu cinq coups d'état en Bolivie, quatre en Argentine et trois au Pérou. De plus, au moment de l'élection d'Allende plusieurs pays se trouvaient depuis longtemps dominés par des régimes dictatoriaux, presque toujours d'origine militaire: le Nicaragua (depuis 1935), le Guatemala (depuis 1954), le Paraguay (depuis 1955), Haïti (depuis 1961), le Honduras (depuis 1963)et le Brésil (depuis 1964) alors que pendant ces années, au Chili, tous les gouvernement arrivaient au pouvoir par la voie des urnes et complétaient leurs mandats. Et néanmoins, ni la violence politique ni l'exil ne constituaient une nouveauté absolue dans l'histoire chilienne.
Au lendemain de l'indépendance (1810-1818) la vie politique fut assez mouvementée. En 1823, Bernardo O'Higgins, héros national et premier chef de gouvernement, avait été contraint de démissionner de son poste et était parti en exil. Installé au Pérou, il ne put jamais retourner au Chili. S'ensuivit une période agitée, qui vit passer cinq gouvernements entre 1823 et 1829, dont un qui fut renversé par un coup militaire, dirigé par le colonel Campino, en 1827, le tout culminant avec la première guerre civile de l'histoire chilienne, entre 1829 et 1830, gagnée par les conservateurs contre les libéraux. Par la suite le Chili connut un vie politique plus stable, quoique les faits violent ne manquèrent pas: assassinat du puissant ministre conservateur Diego Portales, en 1837, et trois autres guerres civiles, en 1851, 1859 et 1891. Cette dernière fut particulièrement sanglante, car elle provoqua la mort d'environ 10,000 personnes et se termina avec la défaite du président libéral José Manuel Balmaceda, vaincu par la rébellion de la marine de guerre et des principaux partis politiques, qui contrôlaient le Parlement. Le président, qui s'était réfugié dans l'ambassade argentine, se suicida le 19 septembre 1891, ne voulant pas se livrer à ses vainqueurs, geste qui devait inspirer plus tard le président Allende. Plusieurs de ses anciens ministres et partisans durent s'exiler dans les pays voisins ou en Europe. Avant, certains des vaincus des années 1850 avaient aussi connu l'exil, notamment Benjamín Vicuña-Mackenna, qui deviendrait par la suite un politicien très connu.
Durant les trois décennies suivantes, jusqu'en 1924, la vie politique redevint stable, mais la violence se manifesta cette fois-ci contre les grèves ouvrières, qui marquèrent la période, principalement avec les célèbres massacres dans le nord du pays, celle de l'école Santa María, à Iquique, en 1907, qui causa la mort de peut-être 2,000 travailleurs et celle de San Gregorio, en 1921. Ces faits inauguraient la triste tradition de l'emploi de la force publique pour résoudre les conflits sociaux, qui devait persister jusqu'en 1973.
Entre 1924 et 1932 le Chili connut de nouveau l'instabilité politique, avec l'intervention militaire dirigée par le général Carlos Ibáñez, qui renversa deux présidents et s'imposa comme chef de gouvernement entre 1927 et 1931, constituant la première dictature du XXe siècle avant celle de Pinochet, poussant à l'exil à plusieurs de ses opposants. S'il abandonna le pouvoir en 1931, suite à l'impact de la crise mondiale de l'économie, le Chili ne récupéra pas de sitôt la stabilité: après son départ il y eut la rébellion des marins dans la marine de guerre en octobre 1931, le coup d'état d'un groupe de militaires et de civils gauchistes en juin 1932, qui instaurèrent une éphémère “République socialiste”. L'ambiance devait rester tendue durant presque toute la décennie des années 1930, avec l'apparition de groupes armés de diverses tendances. Cette période se termina avec la tentative de coup d'état du petit parti national-socialiste chilien, qui échoua et qui se solda par le massacre de soixante jeunes militants de ce parti, perpétré par la police, après que les rebelles s'étaient rendus, le 5 septembre 1938, en plein centre-ville de Santiago.
Entre 1938 et 1973 le Chili vécut de nouveau dans un contexte d'attachement aux institutions. Mais le pays ne fut jamais tout à fait exempté d'une certaine utilisation de la violence. Au niveau politique, elle se manifesta dans la répression lancée en 1948 contre le parti communiste, qui fut déclaré illégal, alors que des centaines des militants de ce parti furent internés dans des camps de détention et que certains devaient s'exiler. Le cas le plus célèbre fut celui du poète Pablo Neruda, qui traversa la cordillère déguisé en paysan pour se rendre ensuite en Europe, où il devait passer plusieurs années avant de pouvoir rentrer au Chili. La répression s'exerça aussi contre les mouvements sociaux, alors que la police et l'armée intervenait contre certaines grèves, manifestations ou occupations de terrains, faisant plusieurs dizaines de victimes, notamment dans les années 1960.
Le coup d'état de 1973 et la dictature qui persista jusqu'en mars 1990 avec son cortège d'assassinats et l'exil de milliers de Chiliens, constituent certes des expériences beaucoup plus traumatisantes que celles du passé, puisqu'elles affectèrent le pays dans une échelle inégalée. Mais les comparaisons ne doivent pas se faire seulement au niveau quantitatif: si les exils et les dictatures antérieurs avaient été de bien moins grande envergure, les faits rapportés ici indiquent qu'il existait au Chili une certaine tradition de violence politique et surtout, d'une mentalité répressive de la part des institutions armées et des classes dominantes, qui devait se manifester de tout son poids en 1973. L'”exceptionnalité” relative du Chili par rapport aux autres pays de la région devait s'estomper au profit d'une dictature qui deviendrait emblématique de toute une époque noire dans l'histoire latino-américaine, caractérisée durant des longues années par la violence, la répression et l'exil.